L’abbaye Saint-Vincent

Cette histoire du lycée Fabert a été relatée en 1998. Les faits plus récents, dont l’aménagement de la nouvelle cantine, n’y sont pas rapportés.

Avant 968 : l’abbaye Saint Vincent, un modeste oratoire

En effet, déjà au IXe siècle, elle servait de chapelle pour les gens du faubourg. On sait que la vigne prospérait dans le quartier comme en témoigne l’appellation de la rue de la Vignotte. C’est pourquoi les vignerons ont dédié leur église à leur saint patron traditionnel, Saint Vincent. L’île sur laquelle est construit le lycée Fabert s’appelait à l’époque île Chambière. À la fin du IXe siècle, une puissante abbaye allait succéder à la modeste paroisse.

968-1248 :  l’abbaye de Thierry 1er

En 968, il y a plus de mille ans, le diocèse de Metz était gouverné par un évêque illustre, Thierry 1er. Monté sur le siège de Saint Clément en 965, Thierry était un seigneur de haute naissance, apparenté notamment aux rois de France et à l’empereur du Saint Empire romain germanique qu’il a suivi dans ses voyages en Italie, et d’où il a ramené les reliques de Saint Vincent.

Pour renfermer ces reliques, Thierry 1er décida de fonder une abbaye qu’il confierait aux fils de Saint Benoît. Il fit appel au concours des deux monastères les plus illustres de son diocèse : l’abbaye de Gorze, fondée par le grand évêque Saint Chrodegang, et l’abbaye de Saint Arnould de Metz, sépulture des rois carolingiens. Ainsi, la première église abbatiale de Saint Vincent, qui remplaça l’oratoire des vignerons de l’île Chambière, fut l’oeuvre du moine Odilbert, prévôt de l’abbaye de Gorze, qui fut par la suite abbé de Saint Vincent.

L’évêque Thierry fit la dédicace de la nouvelle église le 6 août 972 en y plaçant les reliques de la vierge martyre Sainte Lucie, qu’il avait ramenées d’Italie. Ainsi la nouvelle abbaye était placée sous la protection de Saint Vincent mais aussi de Sainte Lucie, ce qui est encore le cas aujourd’hui.

L’église de l’abbaye fut consacrée en 1030 par Théororic II. L’empereur Othon II la prit sous sa protection, ainsi que le pape Jean XIII. Ceci exemptait l’abbaye du joug de tout pouvoir temporel et conférait à son abbé un pouvoir prédominant : il était autorisé, en absence de l’évêque, à célébrer la messe à la cathédrale. Ces droits furent confirmés en 1051, en 1096, et à la fin du XVIe siècle.

L’abbaye de Saint Vincent n’était pas seulement très puissante ; elle était aussi un centre d’enseignement, une véritable université avant la lettre. Le premier écolâtre de Saint Vincent fut Adalbert qui nous a laissé un bel éloge de la ville de Metz. Mais le plus célèbre écolâtre fut Sigebert de Gembloux arrivé à Saint Vincent en 1051. Il dirigea les écoles messines pendant vingt-cinq ans. Il s’agissait d’un érudit de grande renommée qui nous a laissé une histoire appelée chronographie.

Toutes les écoles monastiques dispensaient le même enseignement, divisé en deux cours, l’un destiné à l’usage des religieux et novices de la maison, l’autre ciblant les disciples du dehors, clercs ou laïques, étrangers aux voeux monastiques. Les premiers, indépendamment des leçons qu’ils recevaient, étaient exercés par la copie des manuscrits, base essentielle des progrès de la bibliothèque, à l’art de la miniature, et au jeu des orgues.

Le fond des études consistait en ce qu’on a longtemps appelé : le Trivium et le quadrivium. Le premier comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; le second, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique. Selon l’orientation de carrière à laquelle se destinait chaque élève, on ajoutait à ces disciplines la médecine, la théologie scolastique, le droit civil et canonique. L’étude des langues grecque et hébraïque formait une sorte de couronnement de ce vaste programme. Le latin était d’autant plus sérieusement étudié que tous les enseignements se faisaient dans cette langue.

Il faut savoir que l’abbaye Saint Vincent était très riche et que la plupart de ses moines venaient de Gorze et de Saint Arnould. Vers le milieu du XIIIe siècle, en raison de son essor grandissant, il devint nécessaire d’agrandir l’abbaye.

1248-1768 : Saint Vincent au rythme des aléas de l’histoire

Au XIIIe siècle, l’abbaye avait déjà 300 ans. Plutôt que de réparer sans cesse l’ancienne église, l’abbé Warin résolut de faire du neuf. C’est le 7 décembre 1248 que celui-ci posait la première pierre de Saint Vincent. Quand il mourut en 1251, l’édifice était presque terminé. Trois ans avaient suffi pour élever ce chef-d’œuvre.

Nous ne connaissons pas l’architecte de l’abbaye. Par contre beaucoup l’ont qualifiée d’église parfaite car elle est un magnifique spécimen de l’art champenois. Elle est étroitement apparentée à la cathédrale de Toul. Elle a connu à travers les ans des jours de gloire et de malheurs.

En 1376, l’évêque de Metz, procédait en grande pompe, à la consécration de la future basilique. En 1395, un grand incendie détruisit les tours de la basilique, ainsi que les cloches qui s’y trouvaient et toute la toiture. Les murs, eux, résistèrent. L’inscription se trouvant sur la pierre tombale de l’abbé de Gonaix (1452), évoque la construction d’un chemin de croix, et la restauration des tours. Cependant, la guerre de cent ans, l’arrivée des rois de France en 1553, ainsi que les guerres de religion, ruinèrent la ville. À partir du 17e siècle, le monastère n’eut plus que des abbés commendataires qui ne résidaient pas ; le plus illustre d’entre eux fut le cardinal Mazarin.

Pourtant, les moines ne négligeaient pas leur église : en 1613, ils remplacèrent le grand hôtel ; en 1655, l’explosion d’une poudrière détruisit des vitraux que les moines remplacèrent également. En 1682,1686 et 1724, ils firent de petites transformations à l’intérieur de l’église. En somme, les religieux habillèrent leur église à la mode du temps.

Mais tous ces menus travaux n’étaient rien. La grande affaire, pour les moines du 18e siècle, fut la question de la grande tour, qui, dès le milieu du siècle précédent, menaçait de s’effondrer ! En 1656, les cloches, mal soutenues par des bois pourris, s’effondrèrent. On répara un peu la tour où fut placée, en 1692, une grosse horloge. Ce n’était que partie remise. Dans la nuit du 28 au 29 août 1705, le feu prit dans les combles de l’église. Les toitures brûlèrent avec tant de rapidité que les moines crurent qu’on les avait enduites de goudron. On ne douta pas de la malveillance, mais on n’osa pas rechercher les coupables. Les cloches descendirent, fondu par le feu. On répara encore une fois la tour, mais elle ne tenait plus que par miracle. Un orage la condamna définitivement. En 1752, le vent en eut enfin raison : elle s’abattit, écrasant sous la masse de ses pierres les deux premières travées de la nef.

En 1737, on osa empiéter sur les terres de l’abbaye pour construire une nouvelle rue : la rue des Bénédictins sépare l’abbaye de Saint Vincent et l’abbaye de Saint Clément jusque là mitoyennes.
1768-1803: Reconstruction et décadence de l’abbaye

Depuis longtemps déjà, l’abbaye était en ruines, et les moines ne disposant pas d’assez d’argent, attendirent 1737 pour ouvrir un concours pour la reconstruction de la façade. Les architectes demandaient la somme énorme de 120.000 francs, cependant, ils durent se résoudre à cette dépense, et en 1768, les travaux commencèrent.

On refit les deux premières travées en copiant exactement le 13e siècle. Au contraire, l’ancienne tour fut détruite et remplacée par un portail dans le goût du jour. Cette façade est une imitation de l’église Saint Gervais à Paris et sa reconstruction témoigne du rayonnement des abbayes au XVIIIe siècle.

En 1770, la maison abbatiale qui ne sert plus à rien, est louée à la ville pour faire un dépôt de mendicité. En 1790, quand l’abbaye fut supprimée, seul un religieux refusa de quitter les lieux, et il fut retrouvé mort six jours après son expulsion de force. En 1791, l’église devient paroisse et le redevient à nouveau après le rétablissement du culte en 1802.

Pendant la révolution, la terreur n’était pas seulement politique, elle était également religieuse. Le culte catholique fut très rapidement suspecté par les autorités et les objets du culte furent confisqués dans toutes les églises. Saint Vincent n’échappa pas à la règle commune : ses cloches furent descendues et envoyées à la Monnaie de Metz pour être fondues. À partir de cette époque, elle fut successivement magasin et atelier pour charrois militaires, puis prison pour les suspects, logement pour les prisonniers de guerre et enfin hôpital pour les chevaux malades. Autant dire qu’après la tourmente révolutionnaire, elle se retrouve dans un état de délabrement presque inimaginable.

Dans les carnets d’un prêtre de Metz, il est notifié qu’elle ne possédait plus une fenêtre, plus une porte, et pas même une ferrure. Cependant, les bâtiments étaient encore solides car ils n’avaient pas plus de trente-cinq ans. Au début du XIXe siècle, elle fut à nouveau amputée par le percement de la rue Goussaud. En 1803, ce qui restait de l’abbaye fut attribué au lycée impérial.

L’abbaye aujourd’hui

La seule partie de l’abbaye qui a encore aujourd’hui une vocation religieuse est l’église Saint Vincent, qui a d’ailleurs été élevée au rang de basilique en 1933 par le pape Pie XI. L’école d’application Belle-Isle occupe la place de la maison abbatiale, alors que la manufacture des tabacs est construite où se situaient jadis les granges de l’abbaye.

Mais la majeure partie de l’abbaye est visible dans les murs du lycée Fabert : des bâtiments de l’abbaye, il reste le cloître, le couloir d’entrée sur lequel donnent les salles capitulaires, les réfectoires qui remplissent toujours leur office avec leurs tables de marbre d’époque et les bureaux de l’intendance. Un escalier magnifique mène au premier étage, où se trouve la salle des fêtes. Le cloître est fait d’arcades en plein cintre, et l’un de ses côtés se prolonge par la grande galerie de l’abbaye qui en est la réplique, et du côté de l’église, des gargouilles, imitant les figures grotesques des gargouilles gothiques, évacuent l’eau qui tombe des toits de l’abbaye.

Les portes des salles conventuelles sont richement décorées et certaines d’entre elles possèdent une niche dans laquelle il est possible de placer des statues de saints. Sur le fronton de celle qui permet le passage entre le cloître et le jardin des moines qui est aujourd’hui la cour du lycée, est inscrit un vers du poète latin Ausone : « Sunt etiam musis sua ludicra« , ce qui signifie : « Même les muses ont leurs distractions ». Cette inscription a sûrement été rajoutée au XIXe siècle car il est difficile d’imaginer que les moines avaient pu être appelés à la rêverie à la porte même de leur jardin.

A l’autre bout de la grande galerie, on peut observer une fantaisie architecturale : une voûte à sept pans inégaux sur arrêtes d’ogives, absolument nécessaire pour pouvoir placer une cheminée à cet endroit.

Un peu plus loin se dressent les réfectoires, qui servent aujourd’hui de salles de permanence. Deux d’entre eux sont très vastes, et séparés en deux par des petites colonnes se terminant par des chapiteaux corinthiens, et le dernier, beaucoup plus petit, est une salle à quatre travées soutenues par un pilier carré au centre qui sert de salle des professeurs. La dernière salle conventuelle est aujourd’hui occupée par l’intendance. Ses murs portent des ornements en relief représentant des mets maigres et notamment des poissons. Il s’agissait sans doute d’une salle de réception.

Cependant, si l’abbaye semble richement décorée lorsqu’on est à l’intérieur, on est étonné par la sobriété des façades lorsqu’on la regarde de la rue : les huisseries sont étroites mais très élégamment entourées par des pierres de taille. Une grande partie du premier étage est occupée par les différents appartements de fonction.